Amour sans visage ni nom

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storycoquine

Ça a commencé par une lettre pliée en quatre, glissée sous ma porte d’immeuble un mardi matin pluvieux.

Pas d’enveloppe, pas d’adresse, juste mon prénom écrit à l’encre noire, d’une écriture penchée et nerveuse. À l’intérieur, une phrase :

« Je passe tous les matins devant ta fenêtre à 7h12. Tu bois ton café en regardant dehors. Je n’ose jamais lever les yeux assez longtemps. Aujourd’hui j’ai osé écrire. »

J’ai relu dix fois. Mon cœur battait bizarrement, comme si quelqu’un avait touché une partie de moi que je gardais cachée même à moi-même.

Le lendemain matin, à 7h12 précises, j’étais à la fenêtre. Café brûlant dans les mains, rideau entrouvert juste assez. J’ai vu un homme en manteau gris anthracite, sac à dos sur une épaule, qui ralentissait en passant devant mon immeuble. Il n’a pas levé la tête. Mais il a posé quelque chose au pied du lampadaire – une petite enveloppe kraft.

Je suis descendue pieds nus dans l’escalier froid. Dedans, une seule ligne :

« Ton café sent la cannelle. J’aime ça. »

Et c’est comme ça que ça a continué. Chaque matin une phrase. Jamais plus. Jamais moins.

(glissée sous sa porte le soir, dans une enveloppe identique) Je porte du rouge aujourd’hui. Regarde mes chaussures si tu oses.

(le lendemain matin, sous mon paillasson) Tes chevilles sont fines. J’ai imaginé les embrasser pendant tout le trajet jusqu’au boulot.

On ne s’est jamais parlé. On ne s’est jamais touchés. On ne savait même pas vraiment à quoi l’autre ressemblait vraiment – juste des fragments : une nuque, des mains qui tiennent un café, des chaussures vernies, un foulard bleu marine noué négligemment.

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Mais chaque matin, je me réveillais avec cette petite brûlure douce dans le ventre. J’écrivais ma phrase de la veille au soir, je descendais la glisser sous sa porte (j’avais fini par deviner où il habitait : l’immeuble d’en face, troisième étage, lumière qui s’allumait à 6h45). Et lui faisait pareil.

Les phrases sont devenues plus longues. Plus intimes. Plus crues parfois.

Hier soir j’ai rêvé que tu me tenais par les cheveux pendant que je te suçais lentement. Je me suis réveillée trempée.

Ce matin je me suis branlé en imaginant ta bouche autour de moi. J’ai joui en pensant à ton prénom sur mes lèvres.

Dis-moi ton prénom. Juste une fois.

Pas encore. Si je te le donne, tout devient réel. Et j’aime trop ce qu’on a là, dans l’ombre.

Des mois ont passé comme ça. L’hiver est arrivé, puis le printemps. On s’écrivait tous les jours, parfois plusieurs fois par jour – des petits mots glissés dans la boîte aux lettres, sous la porte, scotchés sur le lampadaire quand on savait que l’autre passerait.

Un matin de juin, plus rien.

J’ai attendu. 7h12. 7h20. 7h30. Pas de manteau gris. Pas d’enveloppe. J’ai glissé mon mot quand même :

Tu es parti ?

Rien le lendemain. Ni le surlendemain.

J’ai cru que c’était fini. Que l’histoire s’était éteinte sans bruit, comme toutes les belles choses un peu irréelles.

Puis un soir, tard, alors que je rentrais d’un dîner arrosé, j’ai trouvé une enveloppe sous ma porte. Plus épaisse que d’habitude.

Dedans, une photo – la première. Pas de visage. Juste une main masculine tenant une rose rouge fanée, posée sur un livre ouvert. Et au dos, écrit à la main :

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« Je pars vivre ailleurs demain. Je ne peux pas te rencontrer. Si je te voyais vraiment, je ne pourrais plus repartir. Mais je t’ai aimée comme on n’aime qu’une fois. Merci d’avoir existé pour moi, même sans nom. »

J’ai pleuré comme une idiote sur le paillasson.

Je n’ai jamais su qui il était.

Mais chaque matin, à 7h12, je mets du rouge à lèvres, je bois mon café à la cannelle, et je regarde par la fenêtre.

Au cas où.

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