J’avais 19 ans la dernière fois que je l’ai vu. Il partait pour Montréal, moi je restais à Paris pour mes études. On s’était dit « on se revoit bientôt », mais la vie a fait ce qu’elle fait toujours : elle a rempli les jours, les mois, les années, jusqu’à ce que « bientôt » devienne « jamais ».
Dix ans plus tard, novembre 2025, je rentrais d’un rendez-vous médical sous une pluie battante. Mon parapluie s’était retourné trois fois, j’étais trempée jusqu’aux os, mes bottines prenaient l’eau, et j’avais juste envie de rentrer me mettre en pyjama et oublier la journée.
Je me suis arrêtée au petit café de la rue de Birague, celui avec les vitres embuées et les lumières jaunes. J’ai commandé un chocolat chaud pour me réchauffer les mains. Et là, en relevant la tête, je l’ai vu.
Assis au fond, près de la fenêtre, un livre ouvert devant lui, lunettes sur le nez, barbe un peu plus longue, mais les mêmes yeux noisette qui m’avaient fait chavirer à l’époque. Il n’avait pas changé. Ou plutôt si, il avait changé, mais en mieux, comme si le temps l’avait patiné au lieu de l’abîmer.
Il a levé les yeux au même moment. Nos regards se sont croisés. Il a cligné des paupières, comme s’il n’y croyait pas. Moi non plus.
J’ai posé ma tasse. Mes mains tremblaient. Il s’est levé lentement, a refermé son livre sans même regarder la page, et il est venu vers moi.
« Camille… »
Sa voix. Toujours la même, grave, un peu rauque quand il est ému. J’ai senti les larmes monter direct.
« Lucas… »
On est restés là, à un mètre l’un de l’autre, au milieu du café, pendant que la pluie tambourinait contre les vitres. Personne n’osait faire le dernier pas.
Puis il a tendu la main, a effleuré ma joue mouillée de pluie et de larmes. J’ai fermé les yeux. Sa paume était chaude. Il a murmuré :
« Je suis rentré il y a trois semaines. Je n’osais pas t’écrire. J’avais peur que tu aies quelqu’un… ou que tu m’aies oublié. »
J’ai ri, un rire nerveux, presque un sanglot.
« Je n’ai jamais oublié. Même quand j’essayais. »

Il m’a attirée contre lui. Je me suis blottie dans son manteau qui sentait le froid, le café et lui. On s’est enlacés longtemps, sans parler, juste le bruit de nos respirations et de la pluie.
Il a payé nos consommations. On est sortis ensemble sous la pluie. Il m’a mis son écharpe autour du cou. On a marché sans but, main dans la main, comme si ces dix ans n’avaient jamais existé.
(SMS le soir même, une fois rentrée) Je tremble encore. Est-ce que c’était réel ?
Très réel. Et je n’ai pas envie que ça s’arrête là.
Alors viens demain. Chez moi. Apporte juste toi.
Je serai là à 19h. Avec le cœur qui bat trop fort depuis dix ans.
Le lendemain, il est arrivé avec une bouteille de vin rouge, un bouquet de roses fanées qu’il avait cueillies je ne sais où, et ce sourire timide que j’aimais tant.
On n’a presque pas parlé au début. On s’est embrassés comme si on rattrapait dix ans en une seule étreinte. Ses mains partout sur moi, mes doigts dans ses cheveux, nos corps qui se souvenaient par cœur.
Il m’a portée jusqu’au lit. On s’est déshabillés lentement, en se regardant, en se redécouvrant. Il y avait des cicatrices nouvelles, des tatouages que je ne connaissais pas, mais sous tout ça, c’était toujours lui.
Quand il est entré en moi, doucement, les yeux dans les yeux, j’ai pleuré. Pas de tristesse. De trop-plein. De soulagement. De joie brute.
« Je t’aime toujours », il a murmuré contre ma bouche.
« Moi aussi. Tellement. »
On a fait l’amour toute la nuit, lentement, puis vite, puis doucement encore. On a ri, on a pleuré, on s’est raconté les années perdues entre deux baisers.
Au matin, enlacés sous la couette, la pluie avait cessé. Un rayon de soleil passait par le rideau.
Il m’a embrassée le front.
« On ne se perd plus jamais, d’accord ? »
J’ai hoché la tête, les larmes aux yeux.
« Plus jamais. »
Et pour la première fois depuis dix ans, j’ai eu l’impression que le temps reprenait enfin son cours… du bon côté.



